• Séverine

Venise, le 11 mars 2020

Les vacances se sont terminées hier. Ce matin, l’ambiance était bien différente. Sur la fondamenta, la rive du canal où se trouvent petits commerces, bars et pizzerias, les passants se regardaient pour mieux s’éviter. Devant chaque boutique, les chalands faisaient docilement la file. Seules deux personnes sont admises à la fois. Au supermarché une longue file silencieuse, un grand gaillard costaud faisait entrer une personne quand une autre sortait. L’atmosphère est grave.



File devant le supermarché


La marchande de primeurs nous demande de nous tenir derrière les démarcations marquées au scotch rouge sur le sol, loin de son comptoir. Drago mon chien renifle et fait gicler sa bave quand il agite sa tête pour recoiffer ses oreilles, indifférent aux peurs de contagion. Je m’approche pour payer et continue à papoter avec elle, commentant les mesures et la prise de conscience de la gravité de la maladie. Je sens qu’elle veut surtout que nous partions vite.


Démarcations chez la marchande de primeurs


J’ai enfin lu des descriptions médicales de la maladie, des témoignages de personnel soignant. Le titre du jour est « non , ce n’est pas une gripette ». Est-ce que je n’ai pas voulu lire ces articles avant ? L’information est-elle maintenant plus précise ou bien plus alarmiste après des premières semaines où l’objectif était de ne pas créer de panique ? Aujourd’hui nous réalisons que nous allons devoir nous isoler réellement. Que c’est nécessaire. Et que le gouvernement italien fait preuve d’un courage étonnant. Que la santé des habitants prime sur l’économie, la dette, le PIB. Après la pandémie, le monde sera-t-il différent ? Nous saurons désormais que le pouvoir public est capable de prendre des décisions fortes, impopulaires. D’autres enjeux comme le réchauffement climatique pourront-t-ils également créer une alerte rouge ?


Nous nous arrêtons brièvement sur le campiello de mon amie Jeanne, les enfants dessinent sur les dalles, nous faisons quelques positions de yoga et jouons à « J’ai perdu mon mouchoir. » Je devais avoir leur âge la dernière fois que j’y ai joué mais la musique et les paroles résonnent encore clairement dans ma tête. Nous ne laissons pas les enfants s’éloigner sur leurs petits vélos. Nous n’irons pas à la plaine de jeux aujourd’hui.


En fin d’après-midi, le campo était bien moins peuplé que d’habitude. Une poignée d’enfants jouaient, nous les parents nous tenions bien éloignés les uns des autres. Puis les carabinieri sont arrivés, une veste jaune fluo par-dessus leur uniforme pour ne surtout pas passer inaperçus. Et chacun est rentré chez soi. Comme si un couvre-feu avait été instauré.


A partir de demain tous les commerces seront fermés, hormis l’alimentation et la pharmacie. Un père a quitté le campo en vitesse pour aller acheter des clopes. Quand les vaporetti seront-ils à l’arrêt également ? A ce moment-là nous serons complètement isolés sur notre petite île.

0 visualizzazioni