• Séverine

Venise, le 8 mars 2020

En ce 8 mars, les droits des femmes ne sont pas vraiment mis à l’honneur. Les mères sont inquiètes, terrorisées d’être confinées à leur rôle de mère pour le prochain mois. Les écoles primaires et secondaires ont transmis les trop nombreuses leçons que les parents devront enseigner à leurs enfants. Ici cela veut dire les mères surtout.


Des amis de Padoue sont venus déjeuner chez nous ce dimanche ; ils ont pu monter dans le train sans encombre. Ils étaient émerveillés de profiter de Venise désertée, et ensoleillée. Ils ont voulu venir par bravade, par besoin de désobéissance. Une demi-heure de train équivaudrait-il à un acte de résistance?


Sur le campo, la place où tout le quartier se retrouve en fin d’après-midi, les enfants jouaient et criaient. Un filet de volleyball a été installé coté lagune, un panier de basket a été posé à l’autre extrémité. Les parents discutaient, inquiets mais souriants. Pour l’instant. Aucun grands-parents n’étaient présent.


Gina me fait part de ses craintes. Son mari qui travaillait le soir dans un bar près de la place Saint Marc vient d’être licencié. Les bars doivent dorénavant fermer à dix-huit heures. Plus d’apéro, plus de spritz pour noyer son amertume. Gina s’occupe d’habitude de personnes âgées dans un foyer diurne ; mais les vieux sont bloqués chez eux et elle n’est pas payée si elle ne preste pas ses heures. Elle pense se mettre en congé maladie afin de percevoir des indemnités, sinon elle ne sait pas comment elle pourra acheter à manger pour les siens. Son cou épais lui donne davantage de rondeurs qu’elle n’en n’a vraiment, sa voix est grave. Son ton aussi. Elle espère que les boutiques vont baisser les prix des produits de première nécessité, que notre quarantaine incite à la solidarité.


Je voudrais profiter de ce long mois qui nous attend pour investir les enfants dans des activités collectives et solidaires. Je partage avec Gina quelques idées de projets : créer un potager sur une parcelle en friche, organiser des ateliers en extérieur. Gina semble partante, elle me parle de certains jeux qu’elle voulait organiser sur le campo. Emily qui se tient juste à coté aime l’idée du potager. Arrive ensuite Francesca, la mine déconfite, préoccupée par l’anniversaire de son fils le premier avril. Comment le fêter ? Où ? Doit-elle reporter ? Obnubilée par sa fête, elle ne nous écoute pas. Plus tôt déjà, la mère de Fatma était aussi pleine de doute pour l’anniversaire de sa fille. Est-ce que je m’en ferais aussi s’il s’agissait des six ans de ma fille ? Sans doute, ma chérie ne parlait que de son anniversaire durant les semaines qui l’ont précédé. Mais les entendre se focaliser sur une seule journée et non sur l’ensemble du mois m’étonne quand même. Je m’éloigne et veux raconter ces projets à Jeanne, mon amie française. Son teint est gris, les commissures des lèvres tirées. Inquiète par le home schooling surprise de ses deux enfants, elle doit se transformer en maîtresse d’école ; à contrecœur. Elle ne peut penser à rien d’autre et me dit de m’organiser avec les autres parents de maternelle. Sur le moment son égoïsme me surprend.


Quand les gens vont-ils commencer à se disputer ? Ce huis-clos sur notre île finira-t-il en guerre civile à coups de fourchettes comme dans The Beach ? Les familles vont-elles survivre? Et les couples ? Nous ne sommes que le premier jour. Le frigo déborde de nourriture sous emballages plastiques à longue conservation. Ce soir déjà, je reprochais à Uri, mon compagnon, le fait que nous sommes restés à Venise. Je voulais partir dès les premières mesures, il y a quinze jours. Faire notre grand tour de familles et amis à Milan, Cannes, Marseille, Paris, Bruxelles, Amsterdam. Uri craignait que nous ne retrouvions bloqués sur la route, mis en quarantaine chez l’un ou l’autre de nos proches ; que nous ne puissions plus rentrer. Pourtant il n’aime pas Venise. Nous y habitons depuis un an et demi, un choix par défaut. Nous avions quitté Tel Aviv l’été précédent, nous n’avions pas trouvé de maison nous permettant de rester à Ibiza, j’allais accoucher. Notre voyage devait s’arrêter et il est vrai que j’ai toujours rêvé de vivre un temps à Venise. Un an et demi est un temps suffisant. Nous nous retrouvons enfermés dans le lieu que nous désirions déjà quitter. La quarantaine met en lumière le peu d’ancrage que nous avons ici, les limites de notre vagabondage. Nous préférerions être en quarantaine à Milan ou à Bruxelles, chez nous. Ou bien à Tel Aviv. Nous avons envie de renter à Tel Aviv et avons peur d’y retrouver la guerre. Choisir entre la peste et le choléra.



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